Hommage à Cherif Guellal

Hommage à Cherif Guellal

Des hommes de l’ombre à l’origine du défi

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     Messaoud Zeghar, Chérif Guellal et Rachid Tabti                                                                  Des hommes de l’ombre à l’origine du défi


S’agissant d’un domaine sensible qui charrie d’énormes enjeux financiers et
stratégiques, tous les moyens de renseignement ont été mobilisés pour
l’occasion. La diplomatie secrète et parallèle ne sera pas en reste.
Jamais Boumediene n’aurait pris une telle décision lourde de conséquences sans s’être assuré de quelques
précautions. Quelques mois avant la date fatidique du 24 février 1971,
d’importants évènements survenus courant de l’année 1970 viendront le
conforter dans sa décision. Cette nationalisation des hydrocarbures, qui
restera sans conteste l’œuvre majeure du règne de Boumediene, n’a été
rendue possible que grâce à la contribution de certaines personnalités
aussi talentueuses que dévouées à l’intérêt national. S’agissant d’un
domaine sensible qui charrie d’énormes enjeux financiers et
stratégiques, tous les moyens de renseignement ont été mobilisés pour
l’occasion. La diplomatie secrète et parallèle n’était pas en reste.
Dans cette affaire, Boumediene était entouré de discrets conseillers,
toujours très avisés. Le chef de l’État algérien, aidé en cela par
l’ingéniosité de ces hommes, avait eu accès à des informations de
première main.
Par exemple, l’opération n’a pu être lancée qu’après avoir obtenu
l’engagement formel des Américains à acheter le pétrole et le gaz
algériens. Leur promesse à assurer l’exploitation en cas de refus
français a été, par ailleurs, décisive. C’est en effet grâce à
l’entremise de puissants réseaux qu’entretenaient notamment Messaoud
Zeghar et Chérif Guellal aux États-Unis et Rachid Tabti en France que
Boumediene a réussi son coup de poker. Ces hommes hors du commun, dont
nous devons, du reste, absolument retenir aujourd’hui les noms, ont donc
eu à jouer un rôle déterminant prégnant pour mener à bien l’offensive
et prendre à contre-pied l’ancienne puissance coloniale.
Les deux premiers cités dont le contact était recherché par le gratin du
tout Washington étaient capables de se mouvoir à tous les étages du
pouvoir aux USA. Dans la lignée de ces lobbyistes de haut niveau que
furent M’hamed Yazid et Abdelkader Chanderli, la garde rapprochée de
Boumediene à la faconde méditerranéenne fera longtemps parler d’elle
outre-Atlantique. Pour attirer la sympathie de l’opinion américaine, ils
feront valoir les similitudes qui existaient entre la Révolution
algérienne et la révolution américaine. Grâce à cette présence aux USA,
Boumediene pouvait, sur un autre registre, continuer à soutenir pour sa
part, tant qu’il voulait, toutes les causes qu’il jugeait justes sans
jamais s’aliéner l’hyperpuissance américaine.
[b]Deux fers au feu

Grâce au jeu d’équilibriste dans lequel excellait Zeghar,  Alger, “la
Mecque des révolutionnaires”, pouvait continuer à recevoir ses hôtes
parfois encombrants qui faisaient d’ailleurs régulièrement la nique à
l’Amérique. Il faut dire qu’à cette époque épique, tous les groupes
révolutionnaires étaient représentés à Alger. Qu’ils soient d’Afrique ou
d’autres parties du monde, de nombreux exilés politiques affluaient
vers Alger qui était devenue alors un véritable sanctuaire pour tous les
“damnés de la terre”, parfois de vrais fugitifs. Le soutien aux
revendications légitimes des peuples opprimés et la fidélité aux
engagements militants coulaient de source, en cette terre de Novembre.
La transformation de l’ancienne colonie française en un État indépendant
avait forcé le respect et l’admiration du monde entier. Forte de ce
prestige, la diplomatie algérienne soutenait alors toutes les luttes
contre la domination coloniale, raciale et autres. Très vite, la
nouvelle nation devint l’hôte des leaders et des militants de presque
tous les mouvements de libération dans le monde.
L’indépendance algérienne avait forgé  une nouvelle conscience
politique, non seulement en Afrique ou en Asie, mais également aux
États-Unis même, chez les Noirs américains. Ainsi, les Black Panthers,
dont l’un des chefs, Eldridge Cleaver, pour ne pas le nommer, était sous
le coup d’un mandat d’arrêt et recherché par le FBI pour meurtre, était
accueilli en Algérie et confortablement installé à Bordj El-Kiffan.
Alors que les Yankees n’avaient plus de représentation diplomatique
officielle à Alger, les Black Panthers disposaient de leur unique
ambassade au monde à la rue Didouche-Mourad. Quelle audace !  
Des dandys doublés d’espions
Lors de la rupture des liens diplomatiques entre les États-Unis et
l’Algérie en juin 1967 à la suite de la guerre israélo-arabe des Six
jours, Chérif Guellal a été contraint d’abandonner son poste
d’ambassadeur d’Algérie à Washington pour devenir représentant de
Sonatrach aux États-Unis avec de larges prérogatives et d’importants
moyens financiers. Une façon de maintenir le contact avec
l’Administration américaine, y compris au niveau politique. À ce titre,
Sonatrach disposait aux États-Unis de deux bureaux, l’un à Washington et
l’autre dans le fief pétrolier américain, à savoir à Dallas dans l’État
du Texas. Durant sept années de rupture diplomatique avec les USA,
Boumediene n’a jamais voulu couper définitivement les ponts.
S’il était solidaire avec la cause arabe, il n’en était pas moins
préoccupé par l’avantage certain de disposer de produits agricoles et
alimentaires US subventionnés. Des facilitations dont il ne pouvait se
passer. Il décide de maintenir le dialogue mais à un niveau informel. Le
duo Zeghar-Guellal disposait d’un épais carnet d’adresses dont ils ont
largement fait profiter leur pays. Messaoud Zeghar, alias Rachid Casa,
le seul ami que Boumediène n’ait jamais eu dixit l’ancien patron de la
SM, Kasdi Merbah, n’avait peut-être aucun rôle officiel aux USA mais il
avait réussi à lever des crédits à des taux préférentiels en faveur de
l’Algérie grâce à son amitié avec le banquier David Rockefeller.
Zeghar était tout aussi à l'aise avec son ami algérien, le président
Boumediène, qu’avec les secrétaires d’État américains et autres patrons
de la CIA. Il pouvait joindre au téléphone le président américain, comme
n’importe quel magnat de la presse. Idem pour Chérif Guellal, premier
ambassadeur d’Algérie à Washington, qui avait présenté ses lettres de
créances à Kennedy en juillet 1963 avant de devenir l’un des plus
proches amis du président américain.
Le diplomate algérien, un homme élégant et raffiné, rompu aux
mondanités, avait, en effet, tout pour plaire. Figure du show biz, il
était le compagnon  de Yolande Betbeze, élue Miss America en 1951 et
riche héritière de la major hollywoodienne Twentieth Century Fox. C’est
dire que notre premier ambassadeur aux États-Unis avait de l’entregent
en haut lieu. Très lié aux frères Kennedy, Guellal continuera à
entretenir de très bonnes relations avec la Maison-Blanche et notamment
avec le président Lyndon B. Johnson.
Nixon dans la poche
Mais pour mieux amadouer encore le géant Oncle Sam, Zeghar trouvera le
bon moyen : servir de trait d’union entre les USA et le Vietnam en
guerre. Par le biais de Sonatrach, il invite à Alger courant de l’année
1970 l’astronaute américain, Frank Borman, commandant de la
mission Apollo 8 qui fit dix orbites autour de la Lune en 1968 afin
d’exposer officiellement son aventure spatiale. Mais Borman était
également ambassadeur spécial des États-Unis, chargé de négocier la
libération des prisonniers de guerre américains au Vietnam. Cette visite
organisée par Messaoud Zeghar en personne avait pour objet officiel une
rencontre scientifique alors qu’elle consistait à formaliser une
demande US d’intercession de l’Algérie auprès des Vietnamiens afin
qu’ils leur fournissent la liste des prisonniers de guerre américains
qu’ils détenaient.
Quelques jours après, c’était chose faite : Mme Nguyen Thi Binh,
ministre des Affaires étrangères du Sud Vietnam, remettait ladite liste à
un simple citoyen algérien qui avait agi pour des raisons purement
humanitaires. Ce “simple citoyen algérien” n’était autre que Messaoud
Zeghar qui recevra par la suite les félicitations personnelles du
président Nixon. Boumediène sera lui-même destinataire, un mois après la
nationalisation des hydrocarbures — et alors que les relations
algéro-françaises étaient au plus bas, une lettre personnelle rendue
publique par le président Nixon dans laquelle il annonce que les
États-Unis étaient prêts à “établir des relations diplomatiques normales
avec l’Algérie quand elle le désirera”.
Le duo Zeghar-Guellal avait encore frappé ! Cela dit, on ne peut
omettre, bien évidemment, parmi les péripéties qui avaient précédé le 24
février 1971, le rôle-clé joué par Rachid Tabti, alias Richard ou
encore Tony, qui avait permis que des milliers de documents
confidentiels soient acheminés vers Alger dont notamment le fameux plan
de riposte à titre préventif établi par le Sdece français en cas de
tentative de nationalisation des hydrocarbures en Algérie.
Pour ce faire, cet avocat, boxeur, acteur, cascadeur et surtout
séducteur devant l’éternel, a dû charmer mademoiselle Béatrice Halegua,
secrétaire de Jean-Pierre Brunet, ambassadeur de France, directeur des
affaires économiques et financières au Quai d’Orsay et administrateur de
l’Entreprise de recherches et d'activités pétrolières (Erap),
un établissement public à caractère industriel et commercial (Epic) dont
l’objet social était de prendre, à la demande de l’État français, des
participations dans des entreprises du secteur de l’énergie et qui
était, à ce moment-là, en pleine négociation avec la partie algérienne.
Toutes les instructions secrètes données aux négociateurs français
étaient connues des Algériens avant même de s’asseoir autour de la table
des négociations.
Aussi,  les soupçons d’espionnage étaient de plus en plus forts. À
l’évidence, des documents internes et confidentiels pour la partie
française étaient sortis. Rachid Tabti sera, par la suite, “dénoncé” et
arrêté par la DST mettant fin aux négociations le 13 juin 1970. Tabti
sera condamné à 10 ans de réclusion criminelle pour espionnage
économique.
Il purgera plus de 2 années de réclusion à la prison de la Santé à Paris
et à la centrale de Melun. Il sera échangé par la suite contre 35
Français emprisonnés en Algérie, dont 11 pour les mêmes faits. Ainsi,
cette nationalisation des hydrocarbures n’a pu être possible sans une
préparation et une parfaite maîtrise de l’information.
Le chef de l’État algérien, servi par ces hommes de l’ombre dont
l’expérience de l’action clandestine s’était forgée durant la guerre de
Libération nationale, a eu, sur ce registre, la part belle. Une manière
de rappeler que cette intelligence économique avant l’heure était loin
d’être un effet de mode.

M.-C. L.
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